Éric Serra a 67 ans aujourd’hui : l’improvisation qui convainquit Luc Besson qu’il était compositeur


09 septembre 2026

Né le 9 septembre 1959 à Saint-Mandé, Éric Serra fête aujourd’hui ses 67 ans. Bien avant de devenir le compositeur attitré de Luc Besson, le bassiste et musicien de studio improvisait sur scène, nourri de rock et de jazz fusion. Il a suffi que le futur réalisateur assiste à l’un de ses concerts et interprète cette liberté instrumentale comme un talent de compositeur pour ouvrir une collaboration longue de plus de quarante ans.

 

Éric Serra joue alors de la guitare sur un album du chanteur Pierre Jolivet. Lors d’un concert, Luc Besson le regarde improviser. Il n’est pas musicien et fait un raccourci qui va peser lourd : puisque Serra sait inventer ainsi devant un public, il doit savoir composer. « Il était persuadé que j’étais compositeur », racontera plus tard le principal intéressé.

Une erreur d’interprétation ouvre la porte du cinéma

Au tournant des années 1980, Serra possède déjà l’expérience de la scène et des studios, notamment comme bassiste, mais il n’est pas encore identifié comme compositeur de films. Ses goûts se situent du côté de Led Zeppelin, Deep Purple et du jazz fusion de Jaco Pastorius, John McLaughlin ou Stanley Clarke. La musique de cinéma ne constitue pas son objectif initial.

La conviction de Besson se transforme pourtant en proposition concrète. Il demande à Serra d’écrire la musique de son court métrage L’Avant-dernier. Le projet devient à la fois le premier film de Besson et la première bande originale du musicien. Serra compose ensuite pour Le Dernier combat, premier long métrage du réalisateur.

L’épisode est moins celui d’une vocation tardivement révélée que d’un savoir-faire déplacé vers un nouveau terrain. L’improvisation, les rythmiques et les harmonies développées sur scène deviennent les outils d’une écriture destinée à l’image. Cette origine permet aussi de comprendre pourquoi Serra affirme ne jamais avoir éprouvé de passion particulière pour la musique de film en tant que genre.

Éric Serra et Luc Besson installent une méthode à deux

Après ces premiers essais, la relation ne reste pas confinée aux courts métrages et aux débuts confidentiels. Éric Serra compose pour Subway, puis accompagne Luc Besson dans des univers aussi différents que Le Grand Bleu, Nikita, Atlantis, Léon ou Le Cinquième élément. Quelques films du réalisateur seront confiés à d’autres compositeurs, mais Serra devient son partenaire musical le plus régulier.

La continuité n’empêche pas les transformations. Le compositeur adapte ses textures et ses formats à chaque projet, tout en conservant une approche issue de sa pratique de musicien. « Mes rythmiques et mes harmonies se construisent instinctivement », explique-t-il en 2024. Plutôt que de partir d’un ensemble de règles propres au cinéma, il travaille depuis ses influences rock et fusion et cherche à servir l’émotion des images.

Cette liberté initiale finit par devenir une méthode. Le malentendu du premier concert n’avait pas détecté un compositeur de cinéma déjà formé : il avait placé un improvisateur dans une situation où celui-ci allait inventer sa manière de l’être.

Le Grand Bleu fait sortir la bande originale des salles obscures

En 1988, Le Grand Bleu donne à cette collaboration une nouvelle dimension. La bande originale se vend à environ trois millions d’exemplaires dans le monde, dont près de deux millions en France. Elle rapporte à Serra un César de la meilleure musique de film, un Grand Prix de la SACEM et une Victoire de la musique.

L’album ne se limite pas à des pièces instrumentales associées aux images. Sur « My Lady Blue », coécrite avec Besson, Éric Serra livre sa première prestation vocale notable. Le compositeur, jusque-là installé derrière les séquences du film, inscrit ainsi sa propre voix dans l’univers qu’il contribue à construire.

Le succès discographique de la bande originale modifie aussi la place de cette musique : elle peut être écoutée indépendamment du film. Des années plus tard, Serra prolongera ce mouvement en rejouant Le Grand Bleu en concert à travers la France, avec des thèmes réarrangés pour la scène. Le musicien de groupe réapparaît alors derrière le compositeur.

Des chansons pour prolonger les films

La période suivante confirme que Serra ne considère pas la chanson comme un élément extérieur à son travail pour l’écran. Pour Nikita, il signe « The Dark Side of Time », dont les paroles sont coécrites par Luc Besson. Son esthétique pop synthétique prolonge l’atmosphère du film au-delà de sa narration.

Avec Atlantis, documentaire à dominante visuelle, le compositeur intègre deux chansons interprétées avec Vanessa Paradis. Parmi elles, « Time to Get Lovin’ » prend la forme d’un duo. Ce choix montre comment la voix peut rejoindre des textures conçues pour les images, y compris dans un film qui ne repose pas sur un récit traditionnel.

Les bandes originales de Nikita, Atlantis et Léon apportent chacune une Victoire de la musique à Serra. Leur enchaînement ne dessine pourtant pas une formule répétée : chansons, thèmes instrumentaux et expérimentations sonores y changent de fonction selon le projet.

Le Cinquième élément pousse l’hybridation plus loin

En 1997, la musique du Cinquième élément associe électronique, voix lyrique et rythmiques très marquées. Serra y traite notamment les voix comme des instruments et participe directement à la construction de l’univers de science-fiction du film. La partition ne se contente donc pas d’accompagner les images : ses textures contribuent à leur identité.

Deux ans auparavant, le compositeur avait déjà testé son approche dans un cadre particulièrement codifié avec GoldenEye. Huitième compositeur de la saga James Bond et deuxième Français à y contribuer après Michel Legrand, il avait privilégié pour le thème principal une orientation électronique et rythmique, en rupture avec la tradition orchestrale des précédents épisodes. Le choix fut discuté parmi les amateurs de la série, mais il révélait son refus de simplement reproduire un modèle existant.

Un sous-sol parisien comme laboratoire sonore

Cette recherche se poursuit dans le studio personnel qu’Éric Serra a aménagé au sous-sol de son domicile parisien. Il y conserve ses instruments et ses disques, dans un espace pensé pour l’isolement et l’expérimentation. À l’écart d’un studio traditionnel soumis à des contraintes de durée et de budget, il peut y essayer librement sons, textures et rythmiques.

La collaboration avec Besson demeure l’un de ses principaux terrains de création. Dogman, dont Serra a composé la musique, en constitue la réalisation commune la plus récente connue à la date de cet anniversaire. Mais le musicien travaille également hors de ce cadre : en 2024, il a signé la bande originale du remake du Salaire de la peur réalisé par Julien Leclercq.

À 67 ans, le compositeur revient vers la scène

En 2026, Éric Serra accompagne la sortie de son projet personnel Space Projekt U.M.O.. Une tournée Éric Serra Live est également annoncée en France, avec des versions réarrangées de ses musiques de films et des compositions conçues hors du cinéma. Il ne s’agit donc pas seulement de rejouer un catalogue, mais de rapprocher les deux pôles de son activité : les bandes originales et la pratique directe de la scène.

Quarante ans après L’Avant-dernier, l’épisode du concert de Pierre Jolivet conserve ainsi toute sa portée. Luc Besson avait pris l’improvisation pour une preuve de métier. Éric Serra a transformé cette méprise en méthode de travail, puis en une relation artistique capable de passer du court métrage aux grandes productions, de la chanson à l’électronique et de l’écran au concert.

Son histoire de compositeur commence moins par l’apprentissage des codes du cinéma que par leur contournement. À 67 ans, ses nouveaux projets prolongent précisément ce geste fondateur : partir de l’instinct du musicien, puis chercher le format dans lequel il pourra prendre forme.