Dave Stewart, 74 ans aujourd’hui : le hasard d’une boîte à rythmes derrière « Sweet Dreams »


09 septembre 2026

Né le 9 septembre 1952 à Sunderland, Dave Stewart fête aujourd’hui ses 74 ans. Guitariste, claviériste, auteur-compositeur et producteur d’Eurythmics, il a construit avec Annie Lennox une méthode fondée sur l’expérimentation et l’autonomie. La naissance de « Sweet Dreams (Are Made of This) », entre une rupture en Australie, un studio bricolé et un vestiaire d’église, en offre le récit le plus saisissant.

 

À la fin de 1980, Dave Stewart et Annie Lennox se retrouvent seuls dans une chambre d’hôtel à Wagga Wagga, en Australie. The Tourists, le groupe au sein duquel leur partenariat musical s’était développé, vient de se séparer brusquement pendant une tournée. L’épisode aurait pu mettre un terme à leur collaboration. Il va au contraire les conduire à revoir entièrement leur manière de créer.

À Wagga Wagga, la fin d’un groupe ouvre une autre voie

Stewart et Lennox évoluaient jusqu’alors dans le cadre collectif de The Tourists, rejoint après leur installation à Londres dans les années 1970. À Wagga Wagga, la disparition du groupe les laisse face à une question immédiate : que faire désormais à deux ? La réponse prend progressivement la forme d’Eurythmics.

Le nouveau projet ne consiste pas simplement à poursuivre avec moins de musiciens. Le duo décide de se consacrer à une musique électronique qu’il veut étrange et expérimentale. Ce choix impose une autre organisation : Stewart et Lennox ne veulent plus dépendre uniquement du fonctionnement traditionnel d’un groupe ou des conditions offertes par un grand studio.

Cette volonté de chercher ses propres solutions n’est pas totalement étrangère au jeune musicien qu’avait été Dave Stewart. Adolescent dans le nord de l’Angleterre, passionné de folk britannique et de blues américain, il était allé jusqu’à se cacher dans le camion du groupe de folk progressif Amazing Blondel afin de les suivre. Bien avant les synthétiseurs d’Eurythmics, la musique était déjà pour lui une pratique à rejoindre concrètement, quitte à emprunter des chemins peu conventionnels.

Un studio installé au-dessus d’un encadreur

De retour en Angleterre, Stewart et Lennox construisent leur propre espace de travail au-dessus d’un magasin d’encadreur. Ce studio bricolé leur donne l’autonomie nécessaire pour essayer des machines, recommencer et enregistrer sans placer chaque expérimentation sous la contrainte d’une séance coûteuse.

Le lieu devient l’atelier d’un duo dont les rôles sont étroitement liés. Annie Lennox apporte sa voix, ses textes et ses parties instrumentales ; Dave Stewart participe à l’écriture tout en prenant en charge la production. Il résumera plus tard cette répartition en une phrase : « En plus de coécrire chaque chanson avec Annie, je les produisais. »

Ce double rôle est essentiel pour comprendre Eurythmics. Stewart n’intervient pas après l’écriture pour simplement mettre les morceaux en forme. La composition, le choix des sons et la production avancent ensemble. Le studio ne sert donc pas seulement à fixer une chanson déjà achevée : il devient l’endroit où celle-ci peut apparaître.

La boîte à rythmes qui déclenche « Sweet Dreams »

La scène décisive se déroule dans leur studio de Camden, en 1982 ou 1983. Dave Stewart expérimente une nouvelle boîte à rythmes et cherche encore comment la faire fonctionner. En manipulant la machine, il tombe par hasard sur un motif de batterie et de basse qui retient immédiatement son attention.

Le son réveille Annie Lennox. Selon le souvenir de Stewart, « Annie a littéralement bondi du sol en disant : “C’est quoi, ça ?” » Elle se place alors devant un autre synthétiseur et ajoute un riff de cordes. Les deux parties se synchronisent presque accidentellement et fournissent l’ossature de « Sweet Dreams (Are Made of This) ».

Cette naissance dit beaucoup de la méthode du duo. Le morceau ne part pas d’une structure écrite à l’avance, ensuite habillée par des instruments électroniques. Il se développe à partir d’une manipulation technique, d’un motif découvert en essayant une machine et de la réponse immédiate de Lennox. L’accident de studio devient une proposition musicale commune.

Dave Stewart ajoute une éclaircie au texte d’Annie Lennox

Annie Lennox écrit rapidement des paroles consacrées à la nature ambivalente des relations humaines. Stewart les trouve cependant trop pessimistes. Son intervention ne porte alors ni sur un réglage ni sur un arrangement : il décide d’ajouter une section plus lumineuse construite autour de la ligne « Keep your head up ».

Ce passage équilibre le texte sans effacer sa tonalité sombre. Il montre aussi que la contribution de Dave Stewart à « Sweet Dreams » dépasse largement la découverte du motif rythmique. Producteur et coauteur, il agit aussi bien sur la machine qui met le morceau en mouvement que sur la direction prise par les paroles.

Les conditions matérielles restent pourtant précaires. Une grande partie de la chanson est réalisée dans le studio autonome du duo, mais Stewart et Lennox doivent finalement déplacer leur équipement dans le vestiaire d’une église pour terminer l’enregistrement. Le titre qui installe ensuite Eurythmics au sommet des classements n’est donc pas issu d’un dispositif imposant : il passe par plusieurs espaces improvisés, adaptés aux besoins du moment.

Avec Eurythmics, le studio devient un instrument

La méthode ne s’arrête pas à « Sweet Dreams ». Pour « Here Comes the Rain Again », Stewart prolonge l’atmosphère mélancolique du morceau précédent en travaillant les cordes et les synthétiseurs autour de la voix de Lennox. Le studio lui permet de construire un climat sonore précis plutôt que de s’en tenir à une simple structure pop.

« Missionary Man » révèle une autre possibilité du même partenariat. Stewart y met davantage en avant les guitares et des arrangements plus âpres. Entre l’électronique de « Sweet Dreams », les cordes de « Here Comes the Rain Again » et l’orientation plus rock de « Missionary Man », la continuité ne repose pas sur une formule sonore unique, mais sur une façon commune d’écrire et de produire.

Stewart assure ainsi la production de chaque album d’Eurythmics tout en coécrivant les chansons avec Lennox. Cette place, moins visible que celle de la chanteuse au premier plan, permet de comprendre comment le duo a pu modifier ses outils et ses arrangements sans abandonner son fonctionnement à deux.

Une méthode prolongée au-delà de « Sweet Dreams »

Après le succès d’Eurythmics, Dave Stewart développe ce rôle de producteur et de collaborateur auprès d’artistes comme Bob Dylan, Tom Petty ou Aretha Franklin. Son travail ne se réduit plus au duo, mais conserve cette position d’intermédiaire entre écriture, accompagnement des artistes et expérimentation en studio.

En 2022, Stewart et Lennox sont intronisés au Rock and Roll Hall of Fame en tant que membres d’Eurythmics, après leur entrée au Songwriters Hall of Fame. Cette reconnaissance met précisément en avant les deux dimensions de leur association : les interprètes visibles sur scène et les auteurs qui ont construit ensemble leur répertoire.

Dave Stewart continue aujourd’hui de présenter ce catalogue avec le projet scénique « Eurythmics Songbook », porté par un groupe entièrement féminin. Il poursuit également son activité d’enregistrement de nouveaux artistes et développe son label Bay Street Records, prolongeant ainsi son rôle de producteur.

À 74 ans, l’épisode de « Sweet Dreams » reste particulièrement révélateur de son travail : une rupture oblige à repenser le projet, un espace improvisé remplace le grand studio et une machine encore nouvelle fournit, presque par accident, le point de départ d’une chanson. Stewart ne s’est pas contenté d’accompagner Eurythmics à la guitare ou aux claviers. Il a contribué à faire du duo un atelier où l’écriture pouvait naître directement du son.