R.E.M. : Green, changer de méthode sans lâcher les commandes

À 37 ans, Green raconte un tournant que R.E.M. ne voulait pas abandonner aux seules logiques commerciales. Derrière le passage chez une major, il y a une mandoline qui déplace l’écriture, des paroles voulues plus directes et une chanson, Orange Crush, dont l’accroche dissimule une dénonciation de la guerre.

Peter Buck achète une mandoline, puis se met à composer avec elle. Le geste est simple, mais il ouvre une autre voie au guitariste de R.E.M. Pour raconter le renouvellement de Green, c’est un meilleur point de départ que la signature d’un contrat : le changement passe aussi par les instruments que les musiciens prennent en main et par les habitudes qu’ils acceptent de remettre en question.

En mars 1989, Buck résume cette démarche auprès du journaliste David Koen : « We threw away the blueprint for whatever was the R.E.M. sound. » Autrement dit, le groupe a jeté le plan de ce qui constituait jusque-là son propre son. La formule ne décrit pas une identité imposée de l’extérieur, mais une rupture revendiquée par l’un de ses artisans.

Une mandoline plutôt qu’un mode d’emploi

Sur ce sixième album studio, paru le 8 novembre 1988 aux États-Unis, les mandolines côtoient notamment l’accordéon de Mike Mills. L’achat raconté par Buck ne relève donc pas du simple accessoire : il l’amène à écrire sur un autre instrument. Avant même de parler d’arrangements, c’est la manière de faire naître les morceaux qui se déplace.

Le disque est coproduit par Scott Litt et R.E.M., enregistré à Ardent, à Memphis, puis mixé à Bearsville, dans l’État de New York. Sur World Leader Pretend, cet élargissement prend une forme très concrète : Jane Scarpantoni intervient au violoncelle et Bucky Baxter à la pedal steel. Deux invités, deux instruments qui donnent une réalité précise au renouvellement évoqué par Buck.

La voix et les mots participent eux aussi à ce mouvement. Selon le guitariste, Michael Stipe cherche alors des paroles plus directes pour réduire la distance avec le public. Cette volonté compte autant que les nouveaux instruments : R.E.M. ne modifie pas seulement ses moyens d’expression, il repense aussi la façon de s’adresser à ceux qui l’écoutent.

Orange Crush, une accroche à double fond

Orange Crush offre un exemple précis de ce rapport entre accessibilité et gravité. Mike Mills en explique le sujet sans détour : il s’agit d’une chanson antiguerre visant l’utilisation de l’agent orange au Vietnam. Le titre renvoie aussi, volontairement, à une boisson sucrée. Le rapprochement est ironique : derrière une référence familière se trouve un sujet terrible.

Ce contraste est au cœur de l’histoire du morceau. L’accroche accessible ne signifie pas que R.E.M. aurait renoncé à aborder un sujet politique ; elle peut au contraire en masquer d’abord la violence. L’explication de Mills invite ainsi à dépasser la première association suggérée par le titre pour entendre ce que la chanson dénonce.

Ces propos ont été recueillis pour un article de Classic Rock paru en juillet 2013. Ils éclairent rétrospectivement l’un des titres de Green, album également diffusé sur RADIO COLLECTION : sous une formule immédiatement reconnaissable, le groupe place une dénonciation explicite de la guerre.

Grandir, à condition de garder la main

Le passage d’I.R.S. à Warner Bros. accompagne cette période de transformation, mais Mike Mills en souligne une condition décisive : le contrôle créatif intégral. Le choix de la maison de disques appartient donc bien à l’histoire artistique de Green. Pour le groupe, changer d’échelle ne devait pas signifier confier à d’autres les décisions concernant sa musique.

Les explications de Mills et le témoignage contemporain de Buck se répondent. D’un côté, la liberté de décider figure parmi les raisons du nouveau contrat ; de l’autre, le renouvellement instrumental et la recherche de paroles plus directes sont présentés comme des choix des musiciens. Réduire Green à son statut de premier album chez Warner ferait disparaître ces décisions très concrètes.

Le changement de dimension devient néanmoins tangible. Le 15 mars 1989, Phoenix New Times rapporte que Green vient d’obtenir un disque de platine et décrit la tournée comme le premier véritable circuit d’arénas du groupe. R.E.M. porte désormais devant ce public élargi un disque dont l’une des bifurcations avait commencé avec un simple achat de mandoline.

Sources et pour aller plus loin

L’entretien publié par David Koen dans Phoenix New Times en mars 1989 restitue les explications de Peter Buck sur la mandoline, le renouvellement du groupe et les paroles de Michael Stipe. Le récit de Rob Hughes pour Classic Rock, repris par Louder, apporte les propos de Mike Mills sur le sens d’Orange Crush et l’importance du contrôle créatif.

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Fiche de l'album

Album : Green

Artiste : R.E.M.

Anniversaire : 37 ans

Date de sortie : 8 novembre 1988

À retenir : L’achat d’une mandoline conduit Peter Buck à composer autrement.