Robert Plant célèbre aujourd’hui les neuf ans de Carry Fire, un album qu’il a produit lui-même en misant sur l’improvisation et le travail collectif. Avec les Sensational Space Shifters, Seth Lakeman et Chrissie Hynde, le chanteur y fait dialoguer rythmes africains, folk britannique et mémoire rockabilly.
Dans un studio situé près de Bristol et Bath, à proximité du complexe Real World de Peter Gabriel, Robert Plant ne cherche pas à tout verrouiller avant l’enregistrement. Les morceaux de Carry Fire prennent forme avec les Sensational Space Shifters, au fil des idées instrumentales, des réactions entre musiciens et de ces accidents heureux que le chanteur préfère préserver plutôt que corriger. Sorti le 13 octobre 2017, l’album est ainsi le résultat d’un laboratoire ouvert, nourri par les déplacements et les rencontres.
Plant résume cette trajectoire en une phrase : « I've filled many British passports. » Ces nombreux passeports britanniques remplis renvoient à une vie passée à circuler entre différents territoires et traditions musicales. L’environnement du studio prolonge cette expérience : le chanteur le décrit comme un lieu de passage fréquenté par des musiciens gallois, africains, américains et britanniques.
Pour son onzième album studio solo, Robert Plant assure lui-même la production, avec l’aide de l’ingénieur Tim Oliver. Ce choix lui permet de poursuivre une méthode fondée sur l’élaboration collective plutôt que de confier la direction des séances à un producteur extérieur. Les Sensational Space Shifters construisent ensemble les bases instrumentales, tandis que Plant encourage la spontanéité.
Le morceau Carry Fire illustre directement cette façon de travailler. Son point de départ est une ligne d’oud électrique jouée par Justin Adams. Le titre se développe rapidement autour de cette idée, guidé par les grooves du groupe, les percussions nord-africaines et l’atmosphère créée pendant la séance. Une impulsion instrumentale suffit alors à entraîner l’ensemble des musiciens vers une chanson complète.
Seth Lakeman rejoint lui aussi les sessions, au fiddle et à la viola. Sa présence apporte une couleur folk britannique à un ensemble déjà traversé par des rythmes nord-africains et ouest-africains. Plutôt que de juxtaposer ces éléments comme des références isolées, les musiciens les font entrer dans le même processus collectif.
Bluebirds Over the Mountain occupe une place particulière : il s’agit de l’unique reprise de l’album. Robert Plant connaît cette chanson rockabilly depuis son adolescence et l’avait notamment entendue dans la version de Ritchie Valens. Il conservait également depuis longtemps l’envie d’enregistrer avec Chrissie Hynde. Leur rencontre réunit finalement ces deux fils dans un même morceau.
Plant et Hynde ne cherchent pas à reproduire le traitement des années 1950. En studio, la chanson devient sombre, électronique et presque trip-hop. Cette transformation en fait moins un exercice de fidélité qu’une réappropriation : un souvenir musical ancien est déplacé dans l’univers construit par Plant et les Sensational Space Shifters.
Le duo repose ainsi sur une histoire plus longue que la seule séance d’enregistrement. D’un côté, une chanson gardée en mémoire depuis l’adolescence ; de l’autre, le souhait ancien de travailler avec Chrissie Hynde. Bluebirds Over the Mountain devient le point de rencontre entre ces deux envies, tout en restant une exception au milieu des compositions originales de Carry Fire.
Les voyages évoqués par Robert Plant ne nourrissent pas seulement la fabrication musicale du disque. Dans New World, il aborde l’immigration, la conquête et la destruction des cultures déjà présentes. L’expression de « nouveau monde » est ainsi replacée face à l’expansion et à la violence historique qu’elle peut dissimuler.
Pour porter ce propos, Plant associe un beat rock à des harmonies vocales pop qu’il présente comme inattendues. La chanson prolonge le caractère cosmopolite des séances tout en lui donnant une dimension critique : la circulation entre les territoires ne peut être racontée sans regarder les rapports de force, les frontières et les cultures effacées. New World, comme l’album, figure dans la programmation de RADIO COLLECTION.
Cette articulation entre expérience personnelle, création collective et regard politique donne sa cohérence au projet. Carry Fire ne se réduit ni à l’autoproduction de Plant ni à la diversité de ses invités : chaque collaboration sert une chanson précise, qu’il s’agisse de l’oud électrique de Justin Adams, des cordes de Seth Lakeman ou du duo avec Chrissie Hynde.
Cette méthode ouverte n’empêche pas l’album de rencontrer un résultat commercial important. Carry Fire atteint la troisième place du classement britannique des albums. Pour le onzième disque studio solo de Robert Plant, cette position accompagne un projet construit sans producteur extérieur et développé autour d’un groupe encouragé à conserver sa spontanéité.
Neuf ans après sa parution, son histoire tient toujours dans ces gestes concrets : une ligne d’oud électrique devenue morceau-titre, une chanson de l’adolescence entièrement transformée avec Chrissie Hynde et un studio utilisé comme point de rencontre entre musiciens venus de plusieurs horizons.
Le récit publié par Nonesuch Records autour de la création de Carry Fire rassemble les explications de Robert Plant sur l’autoproduction, le travail des Sensational Space Shifters et la naissance de plusieurs chansons. L’interview de Robert Plant par The Current éclaire plus particulièrement son attachement ancien à Bluebirds Over the Mountain et sa transformation avec Chrissie Hynde.
À lire aussi : retrouvez notre sélection consacrée aux anniversaires d’albums Pop Rock.